05 novembre 2009
Surplus
La Déclaration, l'histoire d'Anna, Gemma Malley
Angleterre, 2140.
Les adultes peuvent choisir de ne plus mourir s'ils renoncent à faire des enfants. Anna vit depuis presque toujours au Foyer de Grange Hall, un pensionnat pour les Surplus, des enfants qui n'auraient pas dû naître., des enfants dont les parents ont défié la loi en les mettant au monde. Anna n'a plus de parents désormais. confinée dans l'enceinte du pensionnat, elle travaille très dur pour effacer leur faute.
Anna a tout oublié de son passé.
Jusqu'au jour où arrive un jeune garçon qui semble la connaître. Mais qui est ce Peter ? Pourquoi ne la laisse-t-il pas tranquille ? Et pourquoi elle, Anna, se sent-elle soudain si troublée ?
A travers l'incroyable histoire d'Anna, et au fil de son carnet, son seul confident, un roman bouleversant sur la vitalité de l'adolescence.
C'est un roman pour ado mais je l'ai trouvé d'une tristesse... Il y a comme une atmosphère oppressante, un suspense certes, mais non, ce n'est pas très gai. La forme du récit ne sort pas de l'ordinaire, mais c'est bien ficelé. On y prend goût dès les premières lignes et les deux héros sont forcément très sympathiques.
Les questions que ce roman soulèvent méritent notre attention. En effet, dans la lutte contre le vieillissement inéluctable des corps, la médecine - la science - peut-elle tout, au mépris de la vie, de la nature ? Comment peut-on tomber dans le rejet pur et simple de ce qui est différent ? Est-il si facile de s'abondonner à des pulsions si dangereuses: la peur de la différence, les haines inter-générationnelles ?
C'est un peu manichéen certes, simple mais bien construit et les rebondissements ponctuent l'intrigue de façon efficace. Ou comment les deux héros, voués à un sort funeste réussissent à franchir les multiples épreuves de leur chemin vers la vraie vie. Mais sont-ils prêts à affronter la réalité ?
Les premières lignes:
Ce n'est pas ma faute si je suis là. Je n'ai jamais demandé à naître. Même si ça n'excuse pas le fait que je sois née. Mais on m'a retrouvée très vite, ce qui est "de bon augure". En tout cas, d'après Mrs Pincent. Elle, c'est la Directrice de Grange Hall. On l'appelle "Madame l'Intendante". Quant à Grange Hall, c'est l'endroit où je vis. C'est là qu'on apprend aux gens comme moi à se rendre Utiles - ou "comment tirer le meilleur parti du pire", pour reprendre la phrase de Mrs Pincent.
Je n'ai pas d'autre noms. Pas comme Mrs Pincent. Son nom entier est Margaret Pincent. Certains l'appellent "Margaret", d'autres - la majorité - , "Mrs Pincent"; nous, on dit seulement "Madame l'Intendante". Depuis quelques temps, je me suis mise à l'appeler "Mrs Pincent", moi aussi, mais jamais en face - je ne suis pas folle.
Ma note: 8 / 10
28 octobre 2009
Voyages
Compartiment pour dames, Anita Nair
Un jour, Akhila décide de partir vers l'extrémité sud de l'Inde, là où se rencontrent l'océan Indien, la baie du Bengale et la mer d'Arabie, pour faire le point sur une vie qu'elle a l'impression de n'avoir pas vécue. Dans le train qui la conduit à destination, elle fait la connaissance de ses compagnes de voyage, avec lesquelles elle va partager toute une nuit l'intimité d'un compartiment pour dames. A travers leurs confidences sur leurs vies faites de renoncements, de frustrations, parfois de révoltes, Akhila cherche la réponse aux questions qu'elle se pose: une femme a-t-elle besoin d'un homme pour se sentir épanouie ? Comment redevenir maîtresse de son destin ?
Nul doute que, pour l'auteur, les cloisonnements de la société indienne ressemblent à s'y méprendre à ceux d'un train: "un compartiment y est en permanence réservé aux femmes : il peut se révéler confortable, à condition qu'elle n'en sortent pas". (Michel Grisolia, L'express)
Une véritable plongée dans l'Inde d'aujourd'hui et de la condition féminine, lourde de traditions. Ce voyage est un formidable prétexte pour évoquer le sort des femmes: cinq femmes vont se raconter à Akhila et à travers ces récits, on peut découvrir un sort à chaque fois différent. Il y a la femme éduquée mais piégée par le mariage, celle qui au contraire s'est épanouie à travers son mari, la jeune femme qui découvre les mirages de la vie à l'Occidentale, la jeune fille qui fuit le carcan de sa famille et celle pour qui la vie n'est que servitude. Partout, le poids de la tradition et de l'asservissement à la famille, aux hommes, qui n'ont pas la part belle dans ces histoires. Akhila évoque aussi sa vie et ce qui l'a conduit à faire les choix difficiles qui ont réduit sa vie à une vie de routine dédiée entièrement à sa famille. Où sont donc ses rêves de femme, ses désirs, sa liberté de penser ?
J'ai beaucoup aimé ce roman, que j'ai trouvé dépaysant par le tableau riche et coloré des us et coutumes indiens, mais tellement proche aussi par les questions qu'il amène sur la condition de femme d'aujourd'hui. Ces tranches de vies où le dénouement reste ouvert à toutes les possibilités, cela donne l'espoir que les femmes puissent passer le lourd rideau de la tradition et vivre libres sans être remisées à la marge parce que leur comportement sort des normes. Il faut du courage pour affronter tout ça et oser faire le premier pas. C'est tellement plus facile de se laisser porter.
Les premières lignes:
C'est ainsi depuis toujours: l'odeur d'un quai de gare, la nuit, fait naître en Akhila l'envie de s'évader.
Le long corridor de béton qui se déroule dans la nuit, ponctué par des panneaux et par l'alternance de l'ombre et de l'éclairage de la gare. Le mouvement des aiguilles d'une pendule qui donne un rythme d'urgence au vacarme des écrans de télévision suspendus et au grincement des charots chargés de paniers et de sacs. Le grésillement du système de sonorisation qui s'anime en crachotant pour annoncer les arrivées et les départs. Le jasmin enroulé dans les chevelures, la sueur et la brillantine, le talc et la nourriture rance, les sacs de jute humides et l'odeur verte des paniers de bambou fraîchement tressés.
Ma note : 9 / 10
20 octobre 2009
De l'eau
Une interminable période de sécheresse a décimé des populations entières, forçant les survivants à remonter vers le nord, là où se trouvent les dernières ressources en eau. C'est ainsi que commence l'odyssée de Mara et Dann, deux enfants abandonnés puis pourchassés, qui vont connaître la faim, la violence, la trahison, mais aussi l'amour et la maturité.
Une quête initiatique qui traverse la Méditerranée et les mythes fondateurs de notre civilisation.
C'est un roman très dense, compact, écrit dans un style riche qui nous entraîne sur les pas de Mara et Dann, dont on sait juste qu'ils sont deux enfants promis à un destin qui sort de l'ordinaire, même si les difficultés sont légions sur leur route. Leur destin, on ne le connaîtra qu'à la fin, au moment d'un choix qui pourra décider de renouer avec l'Histoire ou de continuer leur propre histoire. Entre temps, ils auront connu la pauvreté, la faim et la soif extrêmes (les premiers chapitres sont très forts), l'esclavage, l'enrôlement dans les armées et les guerres qui déchirent l'Ifrik. Tour à tour ensemble ou bien séparés mais toujours soudés inexorablement, les deux jeunes gens n'ont qu'un but, atteindre le Nord. En remontant le continent, ils découvrent des paysages inconnus - fertiles, irrigués - pour eux qui ont connu les affres du manque; des peuplades aux us et coutumes différents qui subjuguent Mara, toujours en quête de connaissances.
C'est un tableau très actuel, un conte de 700 pages qu'on peut imaginer décrivant l'émigration de toujours vers un monde meilleur. Il fait écho à tellement de choses qu'on ne peut pas rester insensible à cette odyssée.
L'auteur ne nous laisse pas reposer, c'est même quelque fois déroutant tant les faits s'enchaînent rapidement comme si l'on était poussé par la même force que les deux héros, comme s'il en allait de leur survie. Mais c'est aussi toute la force de ce roman.
Les premières lignes:
La scène qu'enfant, puis adolescente et enfin jeune femme elle s'efforcerait tant de garder en mémoire était assez claire au début. Elle avait été entraînée de force - tantôt portée, tantôt tirée par la main - , par une nuit noire, seules les étoiles étaient visibles, puis on l'avait poussée dans une chambre en lui ordonnant de se taire, et les gens qui l'avaient amenée avaient disparu. Elle n'avait pas prêté attention à leurs visages, à leur aspect, elle était trop effrayée, mais c'était son peuple, le Peuple, elle en était sûre. La chambre ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait connu. C'était un carré, construit avec des rocs énormes. Elle se tenait dans une des maisons rocheuses. Elle les côtoyait depuis toujours. Les maisons rocheuses étaient là où vivaient "les autres", le peuple des Rochers. Pas son peuple à elle, qui les méprisait.
Ma note: 8 / 10
10 octobre 2009
Plume d'ange
Joseph a douze ans lorsqu'il découvre dans son village de Géorgie le corps d'une fillette assassinée. Une des premières victimes d'une longue série de crimes. Des années plus tard, alors que l'affaire semble enfin élucidée, Joseph s'installe à New York. Mais, de nouveau, les meurtres d'enfants se multiplient...
Pour exorciser ses démons, Jospeh part à la recherche de ce tueur qui le hante. Avec ce récit crépusculaire à la noirceur absolue, R.J Ellory évoque autant William Styron que Truman Capote, par la puissance de son écriture et la complexité des émotions qu'il met en jeu.
Un roman fort qui reste à l'esprit longtemps.
Joseph vient de perdre son père, lorsque les premiers meurtres commencent. Situés dans les alentours proches d'Augusta Falls, petite bourgade tranquille de Géorgie, on est tout de suite mal à l'aise tant les disparitions semblent liées à Joseph. Et cela hante le jeune garçon, devenu homme. Est-ce ce drame qui sera l'amorce de son talent d'écrivain, ces fantômes, ces anges trop proches? Il tente d'exorciser ses démons en écrivant comme un forcené, avec l'aide de ses rares amis proches. On assiste de l'intérieur, à tout le processus de l'écrivain, ici, torturé - c'est le mot - par sa propre histoire.
Mais le sort en a décidé autrement. Son existence, marquée à jamais, reste étroitement reliée aux affaires qui continuent. Même à New York, ville anonyme où l'on peut se perdre soi-même, les évènements le rattrapent. Une enquête douloureuse où le doute, terrible, s'immisce lentement et distille son venin dans les âmes.
L'histoire est conçue en une suite de flash-backs, organisée par un évènement qui force le narrateur à égréner ses souvenirs, pour enfin comprendre.
Les premières lignes:
Coups de feu, comme les os se cassant.
New York : sa clameur infinie, ses rythmes métalliques âpres et le martèlement des pas, staccato incessant; ses métros et cireurs de chaussures, carrefours embouteillés et taxis jaunes; ses querelles d'amoureux; son histoire, sa passion, sa promesse et ses prières.
New York avala le bruit des coups de feu sans effort, comme s'il n'avait pas plus d'importance qu'un simple battement de coeur solitaire.
Personne ne l'entendit parmi une telle abondance de vie.
Ma note: 9 / 10
=> Un très beau titre du dernier album de Mickey 3D, "La grande évasion", est directement tiré de ce roman: "Je m'appelle Joseph".
J'me dis que c'est long...J'me dis que c'est court
J'me dis que c'est pas la première fois
Je sens le silence qui m'entoure et mon pouls qui n'faiblit pas
"Je viens en ami" dit le silence, "ne regarde pas plus loin
que ce nouveau jour qui t'appelle et t'invite en son jardin chargé d'air et de lumière"
Un nouveau matin qui m'entoure, et moi...dans mes chaussures froides...
On s'élance comme on peut...Chacun dans son coin






