23 décembre 2008
Adolescence
Nulle et Grande Gueule, Joyce Carol Oates
Elle, c'est Ursula.
Parce qu'elle est grande, très grande, mal dans sa peau, Ursula se surnomme elle-même la Nulle. C'est pourtant à seize ans, une belle fille, intelligente et d'une volonté peu commune. Solitaire, indépendante, elle ne ressemble pas aux autres.
Lui, c'est Matt.
Doué, drôle, c'est un garçon brillant, apprécié de tous. Il aime faire rire, il parle haut et fort. Trop parfois. Le jour où il a menacé de poser une bombe au lycée, Matt plaisantait. Mais les évènements s'enchaînent, prenant une tournure de plus en plus dramatique: soupçonné, accusé, isolé, il voit sa vie devenir peu à peu un enfer. Seule Ursula ne cède pas à la rumeur...
Joyce Carol Oates dépeint avec sensibilité et force - non sans humour - une société en butte au conformisme et à l'hypocrisie.
Ursula est double. Il y a en elle une petite fille timide, introvertie et il y a aussi la Nulle, femme de guerre... Mais comment être vraiment elle-même lorsqu'après les évènements dont Matt est victime, elle commence à se lier avec lui ?
Pour Matt, c'est autre chose, mais le cheminement est le même. Après avoir été le bout-en-train du lycée, celui qui a toujours la blague à la bouche - une Grande Gueule - , l'espèce d'ostracisme dont il va faire l'objet va le transformer, lui ouvrir les yeux. Il va pouvoir faire le tri dans ses amis, découvrir les priorités et mûrir un peu plus vite.
Ces deux-là sont fait pour s'entendre même si personne n'aurait misé dessus.
On retrouve avec plaisir le style de l'auteur, où par petites touches, tendres et ironiques, elle nous fait redécouvrir ces moments de l'adolescence où le monde apparaît quelquefois tellement étriqué et où l'insouciance de l'enfance fait place aux choix importants. Mais c'est aussi une vision sans équivoque de tout ce qui peut régir une petite société telle le lycée de Rocky River, en proie à la rumeur et au conformisme bien-pensant.
C'est un livre qui est tout-à-fait accessible aux adolescents, comme le dit si bien Choupynette.
Les premières lignes:
Ce fut un après-midi ordinaire de janvier, un jeudi, qu'ils vinrent chercher Matt Donaghy.
Ils vinrent le chercher pendant les heures de cours, alors que Matt était à l'étude dans la salle 220 du lycée de Rocky River, comté de Westchester.
Matt et trois de ses amis - Russ, Stacey, Skeet - avaient disposé leurs pupitres en cercle au fond de la salle et discutaient, à voix basse, de la nouvelle d'Edgar Allan Poe dont Matt avait fait une pièce en un acte, pour la scène; après les cours, au club de théâtre, tous les quatre devaient lire William Wilson: un cas d'erreur d'identité aux membres du Club et à leur conseiller, M. Weinberg.
Ma note: 8 / 10
Blanche et noire
Charlie Croker, richissime promoteur de soixante ans, a bâti son immense empire à Atlanta. Il est le symbole de l'Amérique blanche triomphante - jusqu'à ce qu'un placement immobilier hasardeux le menace de banqueroute.
Fareek Fanon, célèbre footballeur noir tout droit sorti du ghetto d'Atlanta, est accusé de viol par une riche et influente Blanche. Les émeutes raciales menacent la ville: Atlanta la Blanche, ville de pouvoir et d'argent, s'oppose à Atlanta la Noire.
Charlie Croker, ancien champion universitaire de football, ne pourrait-il pas réconcilier les deux partis ?
La confrontation entre ces deux univers, orchestrée par un jeune et brillant avocat de la bourgeoisie noire, dévoile une Amérique cosmopolite, gangrénée par le racisme et la violence, dans laquelle se joue une inoubliable comédie humaine.
Un bon gros roman de mille pages, du pur Tom Wolfe, avec toute une galerie de personnages savoureux qui gravitent autour de Charlie Crocker, promoteur ruiné mais figure emblématique d'Atlanta et de la Géorgie: son banquier, Raymond Peepgass, véreux et sans scrupule, souffrant de sa condition de sous-fifre; son ex-femme, Martha, qui passe difficilement le cap de la cinquantaine, seule; Roger White, avocat et Wes Jordan, maire d'Atlanta qui vont faire appel à lui pour son expérience d'ancien footballeur mais surtout pour sauver du scandale un jeune noir accusé de viol; Conrad, un ancien employé de Crocker Global Food, viré du jour au lendemain, qui accumule les galères. Tous ces gens ne sont pas forcément sympathiques, aucun n'est exemplaire, mais on s'y attache forcément.
Les faits sont décrits par le petit bout de la lorgnette, rien ne nous est épargné mais c'est tout cela le style de Tom Wolfe. Le monde de la finance et de l'immobilier ne m'enchantent pas plus que ça, mais l'auteur nous les présente sans qu'on s'ennuie une minute. Un style objectif, journalistique, avec beaucoup de dérision et d'ironie et nous voilà plongé dans l'histoire d'Atlanta, où la "faille raciale" est encore si présente. Où l'on découvre donc que le mélange de la population est encore loin d'être un fait: entre les Noirs de la bourgeoisie, les ghettos pauvres et à majorité noire, les riches propriétaires terriens blancs comme garants de l'histoire des plantations, les oakies, travailleurs blancs et pauvres, rien n'est facile et les préjugés demeurent.
Finalement, la sagesse des Anciens a fait ses preuves et Charlie Crocker pourra peut-être trouver la rédemption... de façon inattendue.
Les premières lignes:
Monté sur son cheval favori, un splendide Tennessee Walker, Charlie Crocker redressa les épaules pour bien se camper sur sa selle et prit une grande inspiration sous sa chemise kaki - ahhhh, c'était... exactement... ça! Il se plaisait à imaginer que chacun dans le groupe de chasseurs remarquait combien il était puissamment bâti; pas seulement ses sept hôtes, mais aussi ses six rabatteurs noirs et sa jeune épouse à cheval derrière lui, près de l'équipage de mules espagnoles qui tiraient la carriole et le chariot-chenil. Pour faire bonne mesure, il détendit puis gonfla les gros muscles de son dos, les dorsi latissimi, dans le rôle du paon ou du dindon en train de se lisser les plumes version Charlie Crocker. Serena, sa femme, n'avait que vingt-huit ans, alors qu'il venait de passer la soixantaine et se dégarnissait, n'ayant plus qu'une touffe de cheveux bouclés gris sur les côtés et sur la nuque. Il manquait donc rarement une occasion de lui rappeler qu'un lien vigoureux - non, un véritable câble - le rattachait à la rude et animale vitalité de la jeunesse.
Ma note: 8 / 10
12 décembre 2008
La famille Lucas vit dans le nord du Wisconsin, belle terre oubliée peuplée d'ouvriers européens immigrés et d'Indiens Ojibwés. John, violent et alcoolique, passe son temps dans les bars, quand il ne s'acharne pas sur sa femme et ses enfants. L'aîné, James, lassé des frasques paternelles, s'engage pour le Vietnam. Il ne reviendra pas, laissant son jeune frère Bill à ce sombre quotidien. Seul les Morrisseau veillent de loin et le soutiennent pendant le périlleux passage de l'enfance à l'âge d'homme. Mais au coeur de cette nature immuable et splendide qui panse les blessures et apaise les peurs, ce qui reste d'amour donne doucement la force de survivre.
J'ai beaucoup apprécié ce roman qui raconte l'histoire de cette famille, lentement détruite par les non-dits et l'alcool. L'espoir existe pourtant... grâce à Earnie et Rosemary, les voisins bienveillants qui veillent sur Bill et sa mère, grâce à Jimmy, le fils parti au loin, mais qui reste parmi eux, comme dans un rêve. Le décor est sompteux, tout autour de ces deux fermes du Wisconsin où la nature et les animaux sont comme des bouées de sauvetage pour les hommes, comme englués dans leurs peurs et leur désarroi. Il faut juste écouter le pouls de cette terre si spéciale.
Sur une période d'une trentaine d'années, les personnages se cherchent, se découvrent, s'aiment. Chaque chapitre est d'un point de vue différent et apporte souvent quelques détails en plus à la scène principale.
On en retire finalement que l'amour et la tendresse d'une famille ou de ceux qu'on choisit comme telle peut guérir les blessures les plus sombres, même si le chemin de la guérison est ardu.
Les premières lignes:
Posté près du lampadaire de jardin, il consulta sa montre. Il était huit heures du soir et il ne voulait pas attendre plus longtemps, au risque de les inquiéter. Il alluma et éteignit la lumière une première fois puis renouvela la manoeuvre quelques secondes plus tard. Allumer, éteindre. C'était un signal destiné à son jeune voisin, indiquant que tout allait bien à la ferme des Morrisseau. Un rituel nocturne.
Il faisait sombre et froid, mais, au lieu de rentrer, il s'appuya contre le fût du lampadaire. C'était de nouveau l'automne,la saison où les souvenirs de son père étaient le plus vivaces. Celui-ci était mort depuis cinquante ans; Ernie, lui, en avait maintenant soixante-seize. L'automne le rendait plus conscient de sa condition mortelle, et pourtant chaque année sa poitrine se gonflait d'excitation, le changement à venir réveillait ses sens.
Ma note: 9 / 10
03 décembre 2008
Alaska
Into the wild, Jon Krakauer
Toujours plus loin. Toujours plus au nord. Toujours plus seul. Inspiré par ses lectures de Tolstoï et de Thoreau, Christopher McCandless a tout sacrifié à son idéal de pureté et de nature. En 1990, une fois son diplôme universitaire en poche, il offre ses économies à une association caritative et part, sans un adieu, vers son destin. Celui-ci s'achèvera tragiquement au coeur des forêts de l'Alaska...
Jon Krakauer évoque aussi à travers cette échappée belle ceux qui, un jour, ont cherché à quitter la civilisation et à dépasser leurs limites. Magistralement porté à l'écran par Sean Penn, Into the Wild s'inscrit dans la grande tradition du road-movie tragique et lumineux, une histoire aux échos universels.
Christopher McCandless était un idéaliste pur et dur. Il envisageait de vivre dans la forêt d'Alaska, loin de tout confort, pour vivre en harmonie avec la nature, sans faire aucune concession au monde moderne. Il reste entier dans ses convictions, porté par une sorte de beauté du geste, toute théorique.
Malheureusement, l'Alaska n'est pas la contrée accueillante qu'on peut imaginer, lorsqu'on est épris de grands espaces et de paysages imposants. Il n'existe pas de manuel du survivant en contrée sauvage sur lequel on puisse se baser. Les écrits de Jack London ou Thoreau sont certes intéressants, mais ne reflétent qu'une réalité tronquée.
L'auteur du livre est un journaliste qui à la suite de son article sur Christopher, est chargé de faire une enquête plus vaste, le sujet passionnant les lecteurs, émus par le destin de McCandless. Il va rencontrer ses parents, ses rares amis et les personnes qui semblent avoir comptées pour lui lors des dernières années de vagabondage. Ceci va permettre d'esquisser un portrait du jeune homme, complété par quelques fragments de son journal et de ses lettres. On s'en fait d'ailleurs une image assez précise.
L'auteur fait aussi le parallèle avec d'autres hommes, aussi tourmentés que McCandless, attirés par les contrées sauvages, pour une expérience en osmose avec la nature -dont la fin est souvent tragique. Lui-même a vécu quelque chose d'approchant, qu'il compare à une sorte de rite de passage vers l'âge adulte.
Mais Christopher n'ira pas plus loin. Les causes de son décès -il est mort de faim - paraissent tout de même mystérieuses et l'auteur tente un éclaircissement. La vérité sur les derniers jours du jeune homme resteront malgré tout, une énigme.
"Depuis longtemps, l'Alaska attire comme un aimant les rêveurs et les désaxés qui s'imaginent que l'immensité immaculée de la dernière terre vierge accueillera les débris de leur vie. En réalité, elle est impitoyable et n'a que faire des désirs et des espoirs."
Les premières lignes:
En avril 1992, un jeune homme issu d'une famille aisée de la côte Est se rendit en auto-stop en Alaska et entreprit une randonnée dans une région inhabitée au nord du mont McKinley. Quatre mois plus tard, un groupe de chasseurs d'élans trouva son corps décomposé.
Peu de temps après cette macabre découverte, le magazine Outside me demanda d'enquêter sur les circonstances troublantes de la mort de ce garçon. On apprit qu'il s'appelait Christopher Johnson McCandless. Elevé dans un faubourg cossu de Washington, il y avait fait d'excellentes études et s'était révélé un sportif accompli.
Ma note: 8/ 10



