29 mai 2009
La servante écarlate, Margaret Atwood
Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l'Ordre a été restauré. L'Etat, avec le soutien de sa milice d'Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d'un Evangile revisité. Dans cette société régie par l'oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L'une d'elles raconte son quotidien de douleur d'angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d'une vie révolue, d'un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom.
Une oeuvre d'une grande force, qui se fait tour à tour pamphlet contre les fanatismes, apologie des droits de la femme et éloge du bonheur présent.
Quel monde angoissant et terrible que celui de la servante écarlate... mais tellement réaliste qu'il paraît tellement probable. Dans ce monde, les femmes n'ont plus aucun droit. Elle sont réparties en plusieurs castes: les Epouses (le plus haut grade: elles peuvent élever des enfants, le plus souvent portés par les Servantes), les Tantes (milice d'instructrices du nouvel Ordre), les Martha (les domestiques), les femmes du peuple, et les Servantes (considérée simplement comme un réceptacle, un utérus). Quant aux hommes, la majeure partie se partage des tâches subalternes et seuls quelques uns accèdent au statut d'éventuel Epoux. Evidemment, c'est au nom d'une religion portée jusqu'à l'extrêmisme et d'anciennes valeurs dévoyées pour servir une politique nataliste délirante que cette nouvelle société trouve son Ordre.
Ce roman est conçu comme un journal (ce qu'il est réellement, comme on l'apprend à la fin). Nous partageons la vie d'une Servante, qui pour garder une espèce de sérénité, essaye de se raccrocher à ses souvenirs: son bonheur avec Luke et sa petite fille, le monde tel qu'il était avant. C'est comme dans un rêve, tout se mélange mais cela renforce cette sensation d'hébétude devant l'absurdité de ce qu'elle vit.
Un petit espoir apparaît tout de même: malgré la répression et l'abêtissement de la pensée, il y a toujours de la résistance. Mais peut-on s'élever contre le pouvoir lorsqu'on n'est rien ?
Les premières lignes:
Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. Le sol était en bois verni, avec des lignes et des cercles tracés à la peinture, pour des jeux qui s'y jouaient naguère; les cerceaux des paniers de basket-ball étaient encore en place, mais les filets avaient disparu. Un balcon courait autour de la pièce, pour recevoir le public, et je croyais sentir, ténue comme une image persistante, une odeur âcre de sueur transpercée par les effluves sucrés de chewing-gum et de parfum que dégageaient les jeunes spectatrices, que les photographies me montraient en jupe de feutrine, plus tard en mini-jupes, ensuite en pantalons, puis parées d'une unique boucle d'oreille, les cheveux en épi, striés de vert.
Ma note: 7,5 / 10
Les Démoniaques, Serge Brussolo
"D'abord, il faut connaître les règles, énonça l'aveugle. Toutes les portes du château sont scellées. On ne peut les crocheter puisqu'elles n'ont pas de serrure. Seule une bonne main de gloire peut les faire pivoter contre leur volonté."
Jeanne fronça les sourcils. Elle savait vaguement ce qu'était une main de gloire: un débris momifié prélevé sur le cadavre d'un pendu et entre les doigts duquel on fichait une bougie noire confectionnée avec de la graisse humaine. Le talisman avait le pouvoir, disait-on, d'ouvrir toutes les portes, toutes les serrures, et de révéler l'emplacement des trésors cachés. C'était une croyance remontant au Moyen-Age. Une pratique de pure sorcellerie...
C'est toujours la même chose avec Brussolo. Des romans à la pelle, souvent construit sur le même schéma, mais c'est agréable de se laisser prendre au jeu d'une histoire souvent délirante. Ici, une jeune femme pure et naïve (niaise?), entraînée malgré elle par un baron pervers dans une quête folle: ouvrir un livre de pierre antique qu'une malédiction enfonce toujours plus profondément dans la terre, comme pour le soustraire à la vue des hommes, pour leur cacher tous ses secrets qui ont fait le monde depuis le commencement.
Un univers toujours bizarre, limite pervers, une mythologie loufoque, un cadre étrange, mais on se prend au suspens, distillé avec brio.
Bref, sans prétention, ça se lit vite, mais pour ma part, j'adhère toujours.
Les premières lignes:
Le vacarme des chevaux emplissait la rue. Les sabots ferrés des bêtes arrachaient des étincelles aux pavés, produisant un bruit d'enfer qui se répercutait le long des façades. Les cariatides et les atlantes soutenant les balcons des dignes maisons bourgeoises plantées de part et d'autre du boulevard semblaient froncer les sourcils devant cette entorse à l'ordre des choses. On les sentait irrités, outrés même, prêts à gonfler leurs muscles pour arracher aux immeubles des pans entiers de maçonnerie qu'ils jetteraient ensuite sur la populace engorgeant la chaussée. Ah! c'en était trop, voilà que l'émeute lançait sa masse haillonneuse à l'assaut des quartiers honnêtes.
Ma note: 7,5 / 10
27 mai 2009
Robin Mésange travaille dans un petit journal de la Côte d'Opale. Il y écrit des articles de proximité dans grand intérêt, mais qui suffisent à financer sa passion pour la photographie et sa propension à la flemmardise.
Tout bascule, littéralement, lorsqu'il saisit la chute d'un désespéré du haut deu cap Blanc-Nez. Les images à sensation se transforment en véritable scoop. Faux suicide ? Vrai meurtre ?
Le rêveur professionnel qu'il est se mue, malgré lui, en enquêteur.
Il ne sait pas encore qu'il va devenir tour à tour témoin, suspect, complice... au péril de sa vie, et se trouver mêlé à une affaire bien plus sordide que les spectacles de bienfaisance et concours canins auxquels il était jusqu'alors habitué.
Ce roman, c'est un pavé. 630 pages. A priori, sujet banal, qui ne sort pas forcément de l'ordinaire des polars. Mais dès les premières pages, on est aussitôt dans l'ambiance d'une petite ville où rien ne prédestinait ce brave Robin a devenir le héros d'une aventure délirante. D'ailleurs Robin est le type même de l'anti-héros: gaffeur, cossard, rêveur... Sa grande force: son humour qu'il dégaine dans toutes les situations, si bien qu'au début du livre, on frise un peu l'overdose de blague, mais il faut s'habituer, ce Robin est un type attachant. Amoureux transi d'une fliquette qui enquête sur l'affaire dont il n'arrive pas à se dépêtrer, il va devoir faire preuve d'un peu de bon sens journalistique pour écrire l'enquête du siècle pour son petit journal. Envoyé très spécial, ce pied nickelé de l'info va faire quelques rencontres pas banales et entrer dans l'univers très fermé de pratiques spéciales dont sont apparemment friands certains notables. Le sujet est glauque, mais traité avec tellement d'humour, qu'on est captivé jusqu'au bout.
Bref, c'est un vrai coup de coeur que ce roman, on le lit d'une traite, on rit plus d'une fois, l'intrigue est bien ficélée, les rebondissements nous tiennent en haleine, si bien que la fin de l'enquête nous laisse un peu sur notre faim. J'avais tout imaginé, et bon, j'ai trouvé que la fin du livre est un peu (un tout petit peu) bâclée. Mais ça n'enlève rien au plaisir de le lecture... On est presque en manque lorsque tout est terminé... Une suite... peut-être ?
Donc, je recommande chaudement ce livre aux amateurs de romans policiers, bien sûr, mais aussi à tous les autres amateurs de très bons livres.
Les premières lignes:
C'était un peu comme des couleurs trop liquides sur la palette d'un peintre parkinsonien.
Ou un caméléon qui aurait découvert par hasart la masturbation.
Difficile à dire.
C'était le vent, en tout cas, qui décidait des mélanges au gré des nuages et des trouées qu'il faisait défiler devant le soleil.
Le mouvement qu'il imprimait aux vagues émeraudes de la mer du Nord se prolongeait jusque dans les terres. Les oyats se balançaient sous ses caresses; la moquette épaisse d'argousiers, d'aubépines et de sureaux ondulait; une herbe légère frissonnait plus loin, dans les prés. Ensemble, ils avaient entamé une étrange sarabande rythmée par la clarté et les bourrasques. Une ola naturelle de verts qui se confondaient et se dissolvaient à l'ombre pour se repousser dans un réflexe et s'intensifier dans leur coin quand les rayons les frappaient.
Ma note: 9,5 / 10
09 mai 2009
Classique
Ada ou l'ardeur, Vladimir Nabokov
Nabokov le magicien...
Après Joyce et quelques autres, il a hissé le trompe-l'oeil, le parodique, le faux-semblant, l'illusion, l'effet de miroir et l'effet de masque au rang d'un art - l'un des plus grands.
Lui, le joueur d'échecs, le linguiste virtuose, le collectionneur de papillons a collectionné aussi, durant sa carrière, les malentendus. Lolita, en 1958, l'a rendu célèbre. Un roman peut cacher parfois une oeuvre. Dans cette oeuvre se détache aussi un autre monument: Ada. Parce que, pour une fois, Nabokov le pudique fait appel à sa mémoire affective. Mais avec des tours, des détours et des scintillements de la plus éblouissante fantaisie.
"Il n'est rien dans la littérature mondiale, sauf peut-être les réminiscences de comte Tolstoï, qui puisse le disputer en allégresse pure, innocence arcadienne, avec les chapitres de ce livre qui traitent d'"Ardis"..." dit lui-même Nabokov.
Bien entendu, il faut toujours croire sur parole un homme d'esprit.
Préparez vous à oublier tout ce que vous savez sur le monde pour plonger dans l'univers fantaisiste et fantasmagorique de Nabokov. Les mots, les idées, le monde réel est complètement transformé et tout s'échappe, s'entrecroise dans ce roman, cette auto-fiction du narrateur, écrit à 4 mains avec Ada, sa fascinante cousine. Nous avons ici une chronique familiale, écrite et remaniée sur les vieux jours de l'auteur. Se mêle donc tout au long du récit des anecdotes écrites après coup, ou des avis de lecteurs concernant tel ou tel passage. Evidemment, ça ne concourt pas à la compréhension linéaire du texte, mais ce n'est pas le but recherché. Une plongée dans le monde de l'enfance, du souvenir, du ressenti, dans la "texture du temps" (titre d'un ouvrage qui aura rendu célèbre le narrateur).
Mais tous ces points positifs n'enlèvent pas la difficile appréhension du texte surchargé de digressions diverses et variées, de fantaisies loufoques et délirantes, de passages en russe ou dialecte romanesque de l'auteur qui s'est beaucoup amusé avec le langage et les langues (russe, français, anglais...). Les premières pages n'incitent pas à continuer dans un univers où l'on risque de perdre pied à tout moment si l'on n'y prend garde. Il faut donc se concentrer sur les multiples personnages hauts en couleur, les lieux (est-on oui ou non dans notre univers ? apparemment non, malgré les similitudes trompeuses...) et s'accrocher. Le roman russe par excellence...
Evidemment, on pourra rétorquer quel est l'intérêt de tout cela ? Le lecteur est perdu, l'histoire part dans tous les sens, on y perd son latin, mais Ada et Van Veen sont malgré tout passionnants. J'avoue que j'ai dû perséverer pour ne pas abandonner comme lors de ma première lecture il y a longtemps. Mais on s'attache finalement aux personnages : leur vie tout au long de ces années, de la découverte de l'amour, racontée parfois crûment, leur séparation subie et les retrouvailles longtemps repoussées, jusqu'à la vieillesse partagée.
Quelques beaux moment à cette lecture, beaucoup d'humour, mais quelques autres d'ennui profond aussi. Donc un avis mitigé.
Les premières lignes:
"Toutes les familles heureuses sont plus ou moins différentes, toutes les familles malheureuses se ressemblent plus ou moins". Cette déclaration placée par un grand auteur russe en tête d'un célèbre roman (Anna Aradievitch Karenina, transfiguré en anglais par R.G. Stonelower, Mount Tabor Press, 1880) n'a qu'un rapport fort éloigné avec le récit auquel nous convions notre lecteur et dont la première partie s'apparente sans doute davantage à un autre ouvrage de Tolstoï, Detstvo i Otrotchestvo (Enfance et Patrie, Editions Ponce, 1858).
La grand-mère maternelle de Van, Daria ("Dolly") Dourmanov, était fille du prince Peter Zemski, gouverneur du Bras d'Or, province américaine située dans le nord-est de notre grande et diversiforme patrie.
Ma note: 7 / 10
06 mai 2009
"Les voisins de la veille vous égorgent. Les amis de toujours vous poignardent. Les uns comme les autres n'ont plus ni compassion, ni réflexion, ni amour. L'horreur est partout. Le goût du sang les rend ivres. En qui, à quoi croire désormais ?"
En été, dans un pays en guerre, une jeune femme est blessée par une balle alors qu'elle essayait de rejoindre Steph, qui habite de l'autre côté de la ville. A vingt minutes à pied d'ici, Steph l'attend. Dans sa dernière lettre, il lui demande de laisser de côté leurs vieilles querelles et de vivre l'indéfectible amour qui, depuis toujours, les unit. Arrêtée dans sa course par la balle d'un franc-tireur, Marie n'a qu'une idée en tête: lui faire parvenir un message pour lui dire qu'elle venait... qu'elle l'aime.
Deux couples vont être mis en parallèle dans ce texte court. Dans une ville en guerre, Marie est touchée gravement par la balle d'un sniper qui coupe brutalement le fil de l'histoire qu'elle comptait vivre. Sa rencontre avec Steph, leur amour, leurs vies au gré des passions. Leur histoire pourrait redémarrer sur de nouvelles bases, Marie en est sûre. Pour cela, elle doit à tout prix joindre Steph avant qu'il ne parte.
Anya et Anton ont déjà bien vécu et leur amour est intact même après les aléas des années. Ils fuient la ville en guerre, mais découvrent Marie. Comme une course contre la mort, contre leur mort, ils vont essayer de la sauver. Anton reste auprès d'elle tandis qu'Anya court au-devant de Steph. Un couple pour qui tout pouvait commencer et un autre pour qui tout finit doucement dans l'amour partagé.
C'est un roman très court, avec des petits chapitres qui se lisent avec toute l'appréhension qu'on éprouve pour le sort de Marie. Les mots, les sensations et les souvenirs coulent et l'emportent doucement. A l'écoute de son corps, elle attend. Elle ne tient que pour revoir Steph et lui dire. Lui dire qu'elle l'aime. Tout simplement.
Les premières lignes:
Tandis qu'elle avançait à grands pas la jeune femme sentit soudain, dans le dos, le point d'impact de la balle. Un mal cuisant, aigu, bref.
Il lui fallait à tout prix arriver à l'heure dite. La rue était déserte. Elle continua sa marche, comme si rien ne s'était passé.
L'illusion ne dura pas.
Autour, les arbres déracinés, la chausée défoncée, les tâches de sang rouillées sur le macadam, les rectangles béants et carbonisés des immeubles, prouvaient clairement que les combats avaient été rudes; et la trêve, une fois de plus, précaire.
Marie venait d'être atteinte d'une décharge dont elle était ou n'était pas la cible. Mais sa plaie était bien réelle.
Ma note: 8,5 /10



